Don Juan
- Caroline
- 20 juin 2022
- 15 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 oct. 2024

La troupe de Don Juan de la tournée en Russie (annulée à cause du Covid) - Source photo ici
Spectacle de Felix Gray
Année : 2003
Pays : Canada
Cast d'origine : Jean François Bréau (Don Juan), Marie-Eve Janvier (Maria), Philippe Berghella (Raphaël), Cindy Daniel (Elvira), Mario Pelchat (Don Carlos), Claude Lancelot (Don Luis), Geneviève Charest (Isabel), Chico Castillo (Le Gitan)
En bref
Enchaîner les conquêtes, voilà la passion de Don Juan. Sans scrupules, ce séducteur promet même le mariage à celles qui lui résisteraient encore. Jusqu'au jour où il séduit la fille du Commandeur ... Celui ci, pour venger l'honneur de sa fille, provoque Don Juan en duel, et y laisse la vie. La sentence du spectre sera terrible : la punition de Don Juan sera l'amour ...
Mon avis
Attention, cet article contient des spoilers mineurs !
Qui se souvient réellement de Don Juan en France ? Pour la plupart des gens, ce nom ne leur rappellera rien. Pourtant, il y avait eu 2 singles de sortis à l'époque mais le public français n'avait pas accroché et le spectacle était retourné de l'autre côté de l'Atlantique. Alors on peut aisément comprendre pourquoi "Cindy" a été un four et "Belles belles belles" un succès plus qu'en demi-teinte, mais pourquoi "Don Juan" n'a-t-il pas pu percer en France ? Aucune idée ! Ou du moins, j'ai une ou deux hypothèses mais je cherche encore, sans vraiment comprendre ...
Si vous avez déjà lu cet article avant l'été 2024, la suite va être un peu différente car j'ai eu la chance de pouvoir découvrir le spectacle en live lors de sa tournée québécoise, ce qui a confirmé certaines impressions et pulvérisé certaines autres.
Don Juan ... N'a plus grand chose du Don Juan de Molière qu'on connaît tous et qu'on a été forcés d'étudier en cours de français au lycée ! La seule chose conservée est le fil conducteur de la "légende", en l'occurrence le côté séducteur du personnage, et l'abandon d'Elvire. Pour l'histoire, à l'exception de Don Luis, Elvire et Don Juan, tous les personnages sont fictifs et l'histoire très romancée. Sur ce point, je pense que c'était un changement nécessaire, la pièce en elle même aurait été compliquée à adapter en l'état et une histoire d'amour, c'est toujours plus vendeur !
Cette histoire ci tourne donc autour du quatuor amoureux Maria/Don Juan/Raphaël/Elvira, du moins en partie. C'est l'un des points qui me dérange un petit peu dans le spectacle, le déséquilibre entre les 2 actes. Le premier est consacré essentiellement à la trahison d'Elvira par Don Juan et à montrer son côté séducteur qui enchaîne les conquêtes, tandis que le second raconte son histoire avec Maria et Raphaël. Pour autant, globalement, il ne se passe pas grand chose même si il y a un peu plus d'action au second acte. L'histoire est longue à se mettre en place et c'est dommage. Je pense qu'on aurait gagné en fluidité à raccourcir la première partie, pour éventuellement approfondir les personnages et plus développer certains points comme la rancoeur d'Elvira ou la fureur de Raphaël. J'aurais bien vu notamment une petite confrontation Raphaël/Maria; elle se contente de séparer les 2 hommes quand ils se battent, quasiment sans un regard pour Raphaël, j'aurais aimé un peu plus, une bonne explication entre les deux personnages, un truc chargé de colère, de douleur, d'émotion ... De même, ça manque d'une confrontation musicale entre Don Juan et Raphaël; ils se battent à l'épée, oui, mais avec des voix comme celles de leurs interprètes, il y avait moyen de faire tellement plus !!
Ce spectacle est comme les 10 Commandements, entièrement chanté. A tout casser, il doit y avoir 5 lignes de texte non chanté. C'est à double tranchant comme procédé. D'un côté ça oblige à tout raconter dans les chansons, ce qui fait, selon moi, des morceaux de meilleure qualité (spoiler alert, ce n'est pas le cas ici), mais ça peut déstabiliser le public dans un contexte où les précédents spectacles de l'époque justement, proposaient un début d'équilibre entre chansons et scènes de comédie pure. Est-ce que c'est ça qui a pu desservir Don Juan ? Je ne pense pas.

Musicalement, l'équilibre est bon entre les ballades et les morceaux plus rythmés. En revanche, la quasi totalité du show est composé de soli ou de duos, il y a très peu de tableaux collectifs chantés et c'est dommage, je trouve que ça manque. Les chansons ne font pas avancer l'histoire, et je trouve que l'ensemble reste trop superficiel, les personnages ne sont pas assez développés, pas assez profonds, sauf ceux de Don Juan et Elvira. Peut-être aurait-il été bon de réduire un peu les rôles de certains personnages (Isabel, Le Gitan, Don Carlos et/ou Don Luis) pour creuser un peu plus les caractères et les motivations des 4 protagonistes. Et puis pour certaines chansons, je suis passée complètement à côté de la signification ... "Qui ?", notamment, avec les masques et tout ... Je ne comprends pas tellement l'intérêt du morceau, si ce n'est de permettre à Elvira d'exprimer un peu sa rancoeur, même si finalement, elle le fait aussi sur "Venge nous" et "L'enfant du Diable". Mais je la comprends encore moins dans sa version 2024. Exit Le Gitan/Elvira, c'est désormais un quatuor entre Isabel/Elvira/Raphaël/Don Carlos. Pourquoi faire chanter à ses supposés amis "Nous on le veut à genoux, on le maudit, c'est tout" ? Ca ne fait au-cun sens !! Idem pour Raphaël, qui, à ce moment là, n'est pas censé savoir que Maria le trompe avec Don Juan puisque c'est Elvira qui lui montre 3 tableaux plus tard.
De nombreux intermèdes dansés entrecoupent l'histoire, mais la façon dont ils sont insérés dans le spectacle n'est pas toujours très heureuse, surtout sur la fin. Je m'explique sur ce point. L'un des morceaux les plus forts du spectacle, à mon sens, est "Seul", chanté par toute la troupe. Outre le fait que ça aurait fait un magnifique final, pour finir le spectacle sur quelque chose qui décoiffe, c'est le genre de morceau qui vous laisse un peu sonné tellement il est puissant émotionnellement parlant (étonnamment, je m'attendais à plus spectaculaire en live; c'est peut être là qu'un vrai orchestre au lieu d'une bande son aurait eu toute sa place). Pour moi, il aurait fallu ne laisser aucun répit au spectateur, et enchaîner direct sur le tableau Don Juan/Raphaël, et ce qui s'en suit. Là, pour le coup, "Tristesa Andalucia", même si elle n'est pas uniquement dansée, casse totalement le rythme et l'intensité de l'histoire retombe comme un soufflé ... C'est super dommage car le tableau en lui même est très beau et plein d'émotion mais c'est juste que ça ne cadre pas avec le fil narratif à ce moment là.
Mais la palme du découpage foireux revient à la fermeture de l'acte 1 "Le sang des soldats". Là aussi, le tableau est très beau, très bien interprété, mais ce n'est pas une fermeture d'acte. On pourrait croire que si, ça vient sceller l'erastz d'arc "développé" dans le premier acte (aka Don Juan cesse d'enchaîner les conquêtes et tombe amoureux de Maria) et amener ce qui va se passer dans le second avec Raphaël mais ça ne fonctionne pas, je n'arrive pas à mettre le doigt sur la raison exacte. Littéralement, à la fin du morceau, quand le noir se fait puis que les lumières se rallument pour l'entracte, c'est d'abord l'incompréhension puis une vague d'exclamations étonnées dans le public en mode "ah ça finit comme ça, c'est la pause ?". Peut être est-ce le fait d'introduire un nouveau personnage principal juste avant l'entracte, je ne sais pas, mais je pense que j'aurais préféré que ça s'arrête après "Aimer", même si ça aurait fait un très (trop ?) gros parallèle avec Romeo et Juliette.
Visuellement parlant, les décors sont peut être un chouïa moins travaillés que sur d'autres spectacles de l'époque, et encore ... On a plusieurs toiles de fond qui figurent différents lieux, pas mal d'accessoires aussi ... Disons qu'il y a juste quelques tableaux qui paraissent un peu vides mais rien de trop gênant. La version 2024 fait la part belle aux écrans avec un immense panneau au fond de la scène. Vous savez à quel point j'ai une crispation par rapport à cela, mais je peux passer dessus lorsque c'est bien fait. Ici malheureusement, ce n'est pas le cas, l'image n'est pas de bonne qualité, les transitions ne cadrent pas avec le reste, et certains éléments sont maladroits (le truc version "oeil de Sauron" qui accompagne les apparitions du Commandeur, on aurait pu s'en passer).
Comme sur Cindy, la mise en scène est inégale, parfois un peu hasardeuse voire inexistante. Sur "Changer" notamment, quand Don Juan et Maria font face au public, et chantent au public, c'est une mise en scène de final, pas celle d'un morceau en plein milieu du spectacle ! D'autant qu'ils remettent ça sur "Seulement l'amour" quelques minutes plus tard ! Ces deux morceaux sont extrêmement similaires : mêmes interprètes, plus ou moins même contexte et même thématique (ils s'aiment, je crois qu'on a compris !), même schéma musical ... Une de ces chansons est de trop à mon avis, on aurait pu se passer de l'une d'elles. On retrouve certains éléments d'autres comédies musicales aussi ; les masques qui tombent sur "Changer" m'ont ramené direct à Roméo et Juliette et "L'amour heureux". Les transitions entre les tableaux sont poussives, il n'y a déjà pas beaucoup de décors, mais le peu qu'il y a semble infiniment compliqué à mettre en place, et c'est toujours la même pirouette qui est utilisée pour le faire : on amène les chanteurs à l'avant-scène et ils occupent le public le temps que tout soit bougé derrière le rideau qu'on a fait tomber. Quitte à revenir 20 ans plus tard, un peu de changement de ce côté, en s'inspirant de tout ce qui a été fait depuis, eût été le bienvenu. Des costumes assez simples, avec un parti pris de ne pas les moderniser à outrance. Personnellement, j'aime bien, parfois les choses les plus simples sont les plus belles. Les maquillages ont assez mal vieilli quand on regarde le DVD, mais j'aime assez cet espèce de trait d'eye-liner double chez les filles, logiquement disparu dans la version 2024 .

J'ai tenu à laisser tel quel le paragraphe suivant, juste pour mettre en relief à quel point je m'étais trompée, et à quel point mon opinion a radicalement changé depuis que j'ai vu le spectacle "en vrai". Mes impressions 2024 seront donc insérées en italique entre parenthèses.
Chorégraphiquement, le flamenco domine, mais forcément, ça limite un peu côté danse (Non, pas le moins du monde. Les danseurs sont polyvalents et bien qu'il y ait plusieurs tableaux de flamenco, ce serait limite insultant que de les réduire à ça). Et autant je reconnais qu'il y a énormément de travail et de talent de la part des danseurs (Ca par contre, je le pense toujours), et que c'est toujours impressionnant de les voir faire (Oui, ça aussi, et encore plus en vrai), autant le flamenco, c'est pas ma came à la base et avec un spectacle entier, je frôle l'overdose (Non, au contraire, et j'en suis la première surprise. Le flamenco est une danse forte, pleine d'émotions, qui se transmettent moins facilement au travers d'un écran mais qui vous touchent en plein coeur quand vous y assistez en live. Les danseurs sont incroyablement expressifs, et la vibration du claquement de leurs talons résonne jusque dans vos tripes, encore plus quand c'est utilisé judicieusement pour coller au rythme de la musique ou de l'action, comme le claquement des épées lors du duel). Disons qu'il sera possible de toucher un public moins large de cette façon qu'avec des styles musicaux et chorégraphiques plus diversifiés ... (Chorégraphiquement, ça peut rester partiellement vrai, si on ne fait pas l'effort de dépasser ses préjugés et de se rendre compte par soi même que l'ensemble ne se résume pas à ça. Musicalement, le flamenco ne domine pas, donc argument irrecevable, je ne sais pas pourquoi j'ai écrit ça).
Question casting et personnages ...
Commençons avec Le Gitan. Déjà, je suis complètement passée à côté de la symbolique du personnage. Quand j'ai lu dans le programme la description du rôle, je me suis demandé si j'avais vu le bon spectacle ! Pour moi, le personnage n'a pas d'intérêt, on aurait pu s'en passer. La copie a été révisée dans la version 2024, le Gitan n'est plus présenté comme un personnage à part entière de l'histoire. Cela valorise le rôle à mon sens car ça place ses interventions, de même que celles des musiciens, comme une plus value aux morceaux sur lesquels ils interviennent, pour renforcer l'atmosphère du tableau, plutôt qu'un personnage dont on ne sait pas trop pourquoi il est là.
Don Luis ... Un papa un peu transparent en fait, dont l'interprétation, notamment lors du final, ne m'a pas convaincue à 100%. 20 ans après, je persiste à dire que l'écriture du personnage est à revoir et qu'il faut soit le supprimer, soit le développer beaucoup plus (ou encore fusionner ce rôle avec celui de Don Carlos). J'ai en revanche beaucoup aimé la très jolie version de Stéphan Côté, qui est parvenu à y imprimer sa patte.
Pour le personnage d'Isabel, on voit déjà un peu plus pourquoi il est là. "Victime" du charme de Don Juan, elle ne lui en tient pourtant pas rigueur, et c'est la seule, avec Maria, à accepter le séducteur comme il est, avec ses qualités et ses défauts. En fin de compte, c'est peut être l'un des personnages qui aime le plus Don Juan ... Geneviève est magnifique dans ce rôle : juste, sincère, avec ce qu'il faut d'émotion au bon moment. Quant à Roxane Filion, je suis tombée en amour de son Isabel, elle est solaire et bienveillante, avec une voix incroyable.
Ensuite, Don Carlos, le meilleur ami de Don Juan. Alors même si je comprends l'intérêt du personnage (le meilleur ami, confident et à la fois conscience de Don Juan), je n'y accroche pas, indépendamment de tout le talent de son interprète. Mario Pelchat chante bien, mais sa voix me laisse un peu indifférente. C'était assez intéressant de voir Olivier Dion dans ce rôle, moi qui ne le connaissais que du spectacle "Les 3 Mousquetaires". J'ai tellement écouté l'album (oui, le spectacle avait plein de défauts mais musicalement, je trouve ça assez efficace pour s'ambiancer dans la voiture) que j'avais du mal à m'en détacher et à vraiment entendre Don Carlos et pas D'Artagnan mais c'est hyper personnel. J'ai trouvé sa performance très bonne et elle m'a permis de me réconcilier avec le personnage.

Cindy n'a pas hérité d'un personnage très fun avec le rôle d'Elvira, le personnage étant relativement triste de bout en bout ! Femme bafouée, trahie, partagée entre la colère et l'envie de vengeance qu'elle nourrit à l'encontre de son mari, et l'amour incontrôlable qu'elle lui porte, c'est le rôle féminin le plus intéressant selon moi car il permet d'explorer toute une palette d'émotions, surtout en comparaison du personnage de Maria. J'ai été soufflée par l'interprétation d'Alyzée Lalande, absolument merveilleuse dans ce rôle (et qui fait prendre conscience d'à quel point son talent est sous exploité dans Notre Dame de Paris). Chaque facette est magistralement interprétée, le point culminant étant le final de "N'as tu pas honte", très Katherine Howardesque, qui ne peut pas laisser indifférent. J'ai adoré aussi qu'elle s'empare de ce personnage de bout en bout, rajoutant de petits détails imperceptibles sur certains moments selon les représentations (le petit mouvement de tête façon défi à l'Andalouse au début de "N'as-tu pas honte", cherry on the cake !), mais qui apportent indiscutablement un plus car preuve que l'interprétation est sincère et personnelle, et pas juste en pilote automatique parce qu'on lui a dit de jouer comme ça.
Maria ... C'est assez drôle en fait, parce que quelque part, je trouve qu'elle a un peu ce côté niais caractéristique des femmes amoureuses dans les spectacles musicaux, mais pourtant, ça ne m'énerve pas comme c'était le cas sur Dracula par exemple. Marie Eve est absolument sublime; déjà physiquement, elle a ce côté "poupée", limite princesse qui ne fait que servir le rôle. Et elle a un petit truc qui fait qu'on ne peut pas ne pas l'aimer. C'est étonnant aussi de voir que des 3, c'est la seule chez qui l'accent canadien s'entend autant quand elle chante, mais ça ajoute au charme du personnage (même si pour le coup, ça ne cadre pas franchement avec l'Espagne). J'adhère complètement, totalement convaincue par sa prestation. Mais c'est peut-être aussi dû en partie au fait que quelque part, du fait de son histoire personnelle dans la vraie vie, on ne sait pas bien où s'arrêtent "Maria & Don Juan" et où commencent "Marie Eve & Jean François". Est-ce que la sensibilité aurait été la même, les larmes aussi réelles sans ça ? Je ne sais pas, mais au fond, peu importe, ça ne les rend que plus crédibles. Quand on a en tête cette si belle interprétation, douche froide de découvrir Cindy Daniel dans le rôle. Rien à lui reprocher vocalement, mais une interprétation globalement inexistante, si pas des fois complètement à côté de la plaque. Je veux bien que la direction d'acteurs ne laisse pas trop de marge de manoeuvre à une quelconque personnalisation, et clairement, j'aurais ambitionné quelque chose de plus flamboyant pour le personnage de Maria, mais quand on a la chance de pouvoir découvrir deux versions en 4 jours, on comprend que le problème ne vient pas de là. Mais parlons plutôt de Laëtitia Carrère, titulaire du rôle lors des tournées en Asie et doublure des 3 rôles féminins au Québec. J'ai eu la chance de la voir jouer les 3 personnages, toujours avec brio (et quand on sait que les 3 rôles sont hyper différents vocalement parlant, c'est un fait qui doit être souligné) mais c'est évidemment dans celui de Maria qu'elle excelle. J'ai retrouvé cette fraîcheur, cette pureté aussi bien dans la voix que dans le jeu que j'aimais tellement chez Marie Eve, je regrette profondément de ne l'avoir vue qu'une seule fois dans ce rôle et je lui souhaite de pouvoir à nouveau le défendre avec autant de talent lors des prochaines tournées du spectacle.

En ce qui concerne les 2 rôles masculins principaux, Philippe et Jean François ont tous les deux un truc en plus quand ils chantent, limite magnétique, hypnotique. Leurs voix sont proches, peut être un peu trop d'ailleurs, mais leurs interprétations sont assez différentes. Philippe excelle selon moi dans le côté "amoureux trahi et brisé" (son regard notamment sur "Demain à l'aube" lorsque Maria clame son amour pour Don Juan est tellement désarmant), alors que pour Jean François, c'est aussi bien le côté "séducteur" que "amoureux" (même si, à nouveau, ce côté ci doit trouver sa source dans l'histoire personnelle de son interprète). Là où certains auraient pu se faire dépasser par l'ampleur du rôle, Jean François transcende le truc, notamment grâce à un charisme impressionnant dont certains premiers rôles de comédies musicales ont pu manquer (non non, je ne citerai personne !). Vingt ans plus tard, le Raphaël de Philippe est toujours aussi intense et j'adore l'évolution de sa voix. J'ai eu la chance de le voir jouer Don Juan également. J'avais un peu d'appréhension, car je trouve toujours un peu dangereux que la même personne puisse jouer le rôle principal et l'antagoniste, ça ne marche pas toujours et on a parfois l'impression de voir un personnage en sous texte alors que l'artiste est en train de jouer l'autre (coucou Moulin Rouge !!) mais au final, ça ne m'a pas choquée. Il propose sa version personnelle et bien marquée du rôle, et la différence de timbre avec Anton qui lui fait face en Raphaël est suffisante pour que ça ne soit pas redondant.

Du moment où il a été annoncé dans le rôle titre, j'attendais avec impatience de découvrir Gian Marco Schiaretti sur ce spectacle. J'ai toujours été un peu frustrée de ne pouvoir le voir montrer qu'une seule facette de son talent sur la plupart des spectacles où j'ai pu l'applaudir : sur Notre Dame, c'était la voix; sur Moulin Rouge, on avait un aperçu de son jeu mais le peu de temps de présence du Duc m'avait laissée sur ma faim; sur Casanova, l'équilibre était meilleur, mais le spectacle en lui même n'était pas d'une qualité suffisante pour vraiment en profiter. Sur Don Juan, la partition est peut être encore un peu trop simple, heureusement qu'il nous rajoute quelques petits opt-ups çà et là histoire de rendre ça intéressant mais c'est un bonheur de le voir faire évoluer le personnage tout au long du spectacle avec autant d'investissement et de justesse. Si j'avais un (tout petit) bémol, j'aurais préféré pousser le Don Juan du premier acte à l'extrême pour en faire un bon gros c****rd vraiment méprisant, pas seulement détaché pour trancher et avoir un revirement bien plus marqué sur "Aimer" mais ce n'est qu'un point de détail. Maintenant, je l'attends sur un grand rôle épique, un Valjean, un Phantom ou, rêve ultime, un Jekyll (a girl can dream ...) !
Je cherche encore pourquoi Don Juan n'a pas marché chez nous ... Si on le replace dans le contexte du début des années 2000, les faiblesses pointées ci-dessus ne suffisent pas selon moi à expliquer cela, ce spectacle n'est pas moins bon que Roméo et Juliette par exemple. Je penche pour une question de timing, le flop de "Cindy" étant trop récent et le public a peut être aussi fait une overdose de spectacles musicaux avec tout ce qui est sorti depuis que Notre Dame a remis le genre sous les projecteurs. Je reste convaincue que ce show n'a pas eu le succès qu'il méritait et qu'en d'autres circonstances, ça aurait pu très bien marcher, preuve en est que ça a été un gros succès au Québec. C'est dommage, mais on ne refait pas l'histoire ... Le show continue sa petite vie dans la reste du monde; depuis la première version, il a été remonté en 2012 au Canada avec Natasha St Pier dans le rôle d'Elvira, puis en version symphonique en 2019 avec la troupe d'origine. Comme de nombreux spectacles francophones, il a beaucoup de succès à l'étranger, notamment en Russie, où le show aurait dû être remonté en 2020, projet totalement stoppé en raison de la pandémie et qui ne sera probablement pas remonté de sitôt là bas en raison de la situation politique. Il repartira bientôt du côté de l'Asie pour une nouvelle tournée, je leur souhaite plein de succès. Je suis sceptique par rapport à la possibilité d'un run à Paris; remonter 20 ans plus tard dans une version identique un show, OK quand le show en question a eu du succès comme au Canada. Mais en France, ce serait remonter un spectacle de 2003, et j'ai peur que ce soit casse gu**** et que le public et la critique ne suivent pas. I hope they'll prove me wrong; I doubt they will (iykyk). Et si jamais il ne passe pas par l'Europe mais que vous voulez découvrir le spectacle, la version d'origine est disponible sur Youtube et vous trouverez plein de (magnifiques) photos et vidéos sur Instagram sur les comptes de Sophia et Emilie de la version 2024 !
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